Polygala senega L. (Polygale sénéca)

Le mot Polygala signifie en grec « beaucoup de lait ». On croit que Dioscoride, médecin grec auprès de l'armée romaine, appelait ainsi un petit arbuste qui avait la réputation de favoriser la lactation. Le mot senega fait référence aux Sénéca, autochtones d'Amérique du Nord, qui utilisaient le Polygala senega comme remède contre les morsures de serpent.

Noms français

Polygale sénéca, polygala de Virginie, polygala sénéca, sénéca.

Noms anglais

Seneca snakeroot, Seneca-snakeroot, Senega root, Senega snakeroot, rattlesnake root, mountain flax, white snakeroot (nom désignant plus souvent l'Eupatorium rugosum).

Plusieurs espèces sans lien de parenté sont également appelées en anglais « snakeroot », ce qui cause de la confusion.

Morphologie

Le polygale sénéca est une plante herbacée vivace qui produit plusieurs tiges dressées de 10 à 50 cm de hauteur à partir d'une racine ramifiée. Les feuilles sont alternes et lancéolées, sauf les plus basses, qui sont petites et réduites à des écailles.

Les fleurs sont petites, plutôt rondes, blanches (souvent teintées de vert), groupées en épis. La floraison a lieu en juin et au début juillet. Les fruits, arrivant à maturité en juillet et août, sont de courtes capsules renfermant deux graines noirâtres et pubescentes garnies d'un long appendice blanc (l'arillode). La racine, ressemblant à celle du pissenlit, est mince, conique, tortueuse, dilatée au sommet, de couleur brunâtre ou gris jaunâtre en surface et crème à l'intérieur. Son goût est très âcre, mais son odeur douceâtre rappelle celle du thé des bois.

Dans le commerce, on distingue souvent deux types de racines et: les plus recherchées sont les racines récoltées au Manitoba, en Saskatchewan et au Minnesota, qui mesurent jusqu'à 15 cm de longueur et 12 mm d'épaisseur et sont de couleur brun foncé devenant violacée près du sommet, tandis que les racines récoltées en Caroline du Sud et en Géorgie sont plus petites (jusqu'à 8 cm de longueur et 7 mm d'épaisseur) et de couleur jaune brunâtre.

Classification et répartition

Le Polygala senega a une vaste répartition au Canada, ayant été relevé dans les provinces suivantes : Nouveau-Brunswick (bassin de la rivière Saint-Jean), Québec (sud-ouest seulement), Ontario, Manitoba, Saskatchewan et Alberta. L'espèce est également présente dans la majeure partie de l'Est et du Midwest des États-Unis, jusqu'en Géorgie.

Carte de répartition

La description de l'image suit.

Description de l'image ci-dessus

Le Polygala senega a été relevé au Nouveau-Brunswick, au Québec (sud-ouest seulement), en Ontario, au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta, ainsi que dans l'Est et du Midwest des États-Unis, jusqu'en Géorgie.

Écologie

Le polygale sénéca pousse dans les prairies, les savanes et les bois périodiquement secs et souvent assez clairs. La quantité de lumière disponible va du plein soleil à l'ombre partielle. Le sol est souvent rocheux, et on a déjà observé la plante dans des substrats assez basiques (pH pouvant atteindre 9).

Le système reproducteur du polygale sénéca est encore mal connu, mais on sait que certaines espèces voisines sont pollinisées par les abeilles. L'arillode de la graine peut être utilisé comme aliment par les fourmis, qui dispersent les graines à de courtes distances. La dissémination sur de plus grandes distances est sans doute assurée par les oiseaux.

Usages médicinaux

Image d'une Polygala senega (polygale sénéca)
Polygala senega
(polygale sénéca)

Le polygale sénéca était employé par les tribus indiennes Sénéca pour traiter les morsures de serpent. Le frère Marie-Victorin, botaniste canadien, a proposé l'idée que la ressemblance entre la racine noueuse de la plante et la queue d'un serpent à sonnettes pourrait être à l'origine de l'usage de cette plante comme antidote par les Sénéca.

Son usage n'était cependant pas limité à cette tribu, car on considérait que le polygale sénéca avait de nombreuses propriétés médicinales, surtout dans le traitement des affections respiratoires, chez d'autres tribus, dont les Ojibway, les Hurons, les Ménomini et les Iroquois. La bande ojibway de Wampole Island, dans le sud de l'Ontario, utilisait la racine pour soulager les maux de tête, la congestion nasale et les douleurs abdominales. Le polygale était utilisé comme médicament polyvalent par les Ojibway, qui en apportaient toujours avec eux dans leurs voyages pour assurer leur santé et leur sécurité.

Le polygale sénéca a été envoyé en Europe au début du 18e siècle et était régulièrement utilisé dans les pharmacies européennes au 19e siècle pour soigner la pneumonie.

La racine est broyée et la poudre est utilisée dans toute une gamme de médicaments, en particulier dans les médicaments contre la toux, comme expectorant et stimulant. On trouve le polygale sénéca dans certains médicaments de prescription contre la bronchite et l'asthme. Il est également employé en médecine vétérinaire. Outre ses effets sur l'appareil respiratoire, il favorise la sudation et l'élimination urinaire.

Toxicité

La racine est un irritant puissant lorsqu'elle est ingérée en trop grande quantité. Elle peut causer des nausées, de la diarrhée et des vomissements violents.

Composition chimique

Les principes actifs contenus dans la racine (appelée Senega Radix en pharmacie) sont des saponines triterpinoïdes (notamment la sénégine). On y trouve aussi des acides phénoliques, du polygalitol (un dérivé du sorbitol), du salicylate de méthyle et des stérols.

Usages non médicinaux

Le polygale sénéca est parfois cultivé comme plante ornementale.

Culture et potentiel commercial

Le polygale sénéca a déjà fait l'objet d'une culture limitée dans certaines régions d'Europe et est toujours cultivé au Japon, en Inde et au Brésil. Jusqu'au début des années 60, le Canada était le principal fournisseur de la plante et en exportait pour plusieurs centaines de milliers de dollars.

La plus grande partie du produit était constitué de plantes sauvages récoltées en Saskatchewan et au Manitoba. La valeur des exportations canadiennes a connu un certain déclin. Au Canada, le polygale sénéca entre dans la composition d'une douzaine de médicaments.

D'autres espèces du genre Polygala sont parfois employées pour falsifier le polygale sénéca. L'espèce la plus employée à cette fin est le P. tenuifolia, de l'Inde et du Japon.

Les premières recherches effectuées en Amérique du Nord sur le polygale sénéca semblaient indiquer que la plante peut être cultivée dans les sols normalement utilisés pour les grandes cultures, sans ombrage. Les plants sont espacés de 40 cm, sur des rangs eux-mêmes espacés d'au moins 40 cm. La graine a la réputation d'être difficile à faire germer. Les semis peuvent être protégés avec de la paille durant le premier hiver. Il faut environ 4 ans pour obtenir une racine de taille commercialisable.

Bien que le polygale sénéca ne soit pas cultivé au Canada, ou le soit très peu, il est toujours récolté dans la nature, particulièrement par les autochtones du Manitoba et de la Saskatchewan. Le produit est vendu à des sociétés pharmaceutiques. En fait, les trois quarts de l'approvisionnement mondial en racines sauvages viennent du district manitobain d'Interlake, la bande de terre qui sépare les lacs Winnipeg, Winnipegosis et Manitoba.

Les plantes sauvages sont suffisamment abondantes pour que cette ressource naturelle puisse continuer à être exploitée. Cependant, comme la récolte de la racine suppose la destruction de la plante, la culture pourrait devenir une solution de rechange souhaitable. D'ailleurs, on envisage dans plusieurs provinces de cultiver le polygale sénéca comme culture nouvelle ou de remplacement, notamment dans l'espoir d'augmenter le rendement économique de la plante pour les autochtones. Le polygale sénéca est parfois mélangé à d'autres plantes, principalement au ginseng à cinq folioles (Panax quinquefolius).

À l'heure actuelle, le pays qui s'intéresse le plus au polygale sénéca est le Japon, où on cultive l'espèce à petite échelle. Des chercheurs de ce pays ont récemment publié les résultats de divers travaux sur la plante, dont l'étude la plus récente et la plus complète sur la composition chimique des saponines. En 1993, les 72 producteurs japonais de polygale sénéca ont récolté environ 10 tonnes de racines commercialisables, ce qui donne une indication du potentiel que présente cette culture au Canada.

Mythes, légendes et anecdotes

  • Fidèles à l'ancienne tradition qui consistait à laisser aux dieux une partie des produits de la forêt, les autochtones du Manitoba qui sont cueilleurs expérimentés de polygale sénéca laissent dans le sol une partie de la racine, ce qui en permet la régénération.
  • On dit que l'essence florale du polygale sénéca peut ranimer les anciens souvenirs et réduire la vantardise et la fréquence des querelles.
  • Les Cris et les Ojibway croyaient que le polygale sénéca pouvait les protéger durant les longs voyages.
  • Le salicylate de méthyle que renferme la racine du polygale sénéca semble contribuer à son étrange propriété d'avoir au début une odeur et un goût agréables puis de devenir acide et âcre.

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