Il n'aura fallu qu'une seule graine - L'Odyssée heureuse du blé Marquis au Canada depuis ses origines en Ukraine (5 de 11)

L'histoire du blé Ladoga

Les rapports officiels du céréaliste du Dominion à Ottawa présentent une documentation plus détaillée et plus de données initiales sur le développement et l'expansion de la Ferme expérimentale centrale que Buller. (7) Pour montrer la contribution du blé Halychanka (Red Fife) à l'économie canadienne, il n'y a qu'à se rappeler du niveau des connaissances en agriculture à ce moment-là puis lire les notes de Saunders sur ses expériences avec ce blé dans son rapport de 1888 (Fife Wheat, page 110):

« Les variétés de blé appelé Red et White Fife, cultivées dans le nord-ouest canadien, se placent à juste titre parmi les meilleures du monde, car en raison de leur excellente qualité, leur farine se vend aux plus hauts prix. Si seulement elles mûrissaient plus tôt, on ne pourrait souhaiter mieux. »

Des fonctionnaires canadiens tentaient d'améliorer le blé de Galicie et espéraient trouver le grain idéal en Russie en raison de la similitude de son climat avec celui du Canada. Les Américains semblaient partager cet espoir. Dans son rapport, M. Saunders note que le professeur J.L. Bud, de l'Iowa, avait accompagné le professeur Charles Gibb d'Abbotsford, au Québec, lors d'un voyage en Russie en 1882 pour étudier les caractères et la résistance au froid de légumes cultivés dans la région septentrionale de ce pays. Sur place, Gibb mena également des enquêtes sur les blés de printemps hâtifs.

Cependant, il ne ramena aucun échantillon au Canada, et la littérature ne fait aucun état des régions de la Russie qu'il a visitées. Cependant, le rêve concernant l'introduction du blé russe au Canada persistait : nous avons lu qu'au début de l'hiver 1886, le ministre de l'Agriculture, M. D. Carling, a écrit à M. Goegginger, un négociant en blé de Riga en Lettonie qui procédait, semble-t-il, à des travaux sur les céréales russes. (Ladoga Wheat, page 3)

Goegginger expédia 100 boisseaux de semence de Ladoga au Canada, une commande énorme. À son avis, la variété Ladoga correspondait aux besoins du Canada. Des échantillons de trois livres de Ladoga ont été expédiés pour être semés dans des parcelles expérimentales de diverses fermes du Dominion : 277 ont été envoyés au Manitoba et dans les Territoires du Nord-Ouest et 1 200 livres ont été données au Commissaire aux Affaires indiennes pour être distribuées aux agences indiennes.

Comme ce blé faisait l'objet d'une forte demande, 100 boisseaux supplémentaires ont été commandés à Riga. Ce grain arriva à temps pour les semailles du début du printemps 1888. Au moment de la récolte, diverses fermes rapportèrent que le Ladoga avait mûri dix jours plus tôt que Red Fife. Dans son rapport de 1889, Saunders consigne les résultats :

« À la Ferme expérimentale centrale, 14 acres ensemencées en Ladoga le 7 mai 1887 ont été moissonnées 76 jours plus tard. Ladoga a mûri huit jours avant Red Fife ensemencé la même journée dans un champ avoisinant. Le 17 mai 1888, la même expérience a été répétée avec Ladoga. Dans ce cas, Ladoga a mûri après 81 jours et Red Fife, après 92 jours, soit une différence de 11 jours. » (9, page 7)

Ladoga et Red Fife

La qualité du blé Ladoga était un sujet d'une très grande importance. En raison de l'excellence du blé Halychanka (Red Fife) et de la qualité renommée de sa farine, il s'était créé une demande au plus fort prix. Il était primordial de conserver cette qualité. Il aurait été malvenu d'introduire une nouvelle variété de moins bonne qualité qui pourrait nuire à l'étalon du blé dur canadien. L'envoi original de semence de Ladoga a donc été réparti entre divers experts pour évaluation. La plupart l'ont noté sous la classe N-1 et ont établi son prix à 4 à 5 cents de moins le boisseau que Red Fife.

Cette évaluation de Ladoga par les experts n'a pas satisfait Saunders. Aussi, expédia-t-il un autre ensemble d'échantillons Ladoga, cultivés au Manitoba, pour obtenir une contre-expertise des chambres de commerce de Montréal, Toronto et Winnipeg ainsi que de W.W. Ogilvy, à Montréal; de F.E. Gibb, l'inspecteur de grain du Dominion, à Port Arthur, et de F.T. Shutt, un chimiste de la Ferme expérimentale. Il joint une lettre datée du 30 janvier 1898 à chaque échantillon.

« C'est un fait notoire que les producteurs de blé des parties septentrionales du Manitoba et des Territoires du Nord-Ouest ont subi l'an dernier de lourds dommages dus au gel » écrit-il. « Ils cherchent une nouvelle variété qui mûrit quelques jours plus tôt que Red Fife et qui pourrait être récoltée avant les gels précoces. Ils aimeraient mieux cultiver un blé de moins bonne qualité plutôt que de subir une nouvelle fois les pertes qu'ils ont dû assumer récemment.

« Compte tenu de cette situation, le ministère de l'Agriculture nous a donné des instructions claires -- nous ne devons ménager aucun effort pour trouver cette variété hâtive, de bonne qualité qui se rapproche de Red Fife. En conséquence, je crois que la culture de cette variété doit être facilitée par tous les moyens possibles. Le ministre demande que ce blé soit garanti aux régions où le Red Fife ne pousse pas bien. Cette décision visait à décourager, le plus possible, l'introduction de blé tendre et de moins bonne qualité afin de conserver la norme actuelle dans nos territoires du Nord-Ouest tout en satisfaisant aux besoins des fermiers et de la population de cette région. »

Réponses à la lettre de William Saunders

Chambre de Commerce de Montréal, le 9 février 1888

« Il n'est possible de procéder à une comparaison raisonnable d'échantillons de blé Ladoga et de blés Fife qu'en donnant des quantités égales à un meunier puis, après la mouture, en comparant le pain obtenu avec chacune des farines. »

Chambre de Commerce de Toronto, le 4 février 1888

Cette organisation a transmis la demande de William Saunders à son comité de meuniers, de négociants en grain, d'exportateurs et d'inspecteurs de grain. Le rapport a été le suivant :

« Le test commercial le plus important pour les échantillons de blés de printemps consiste à déterminer le pourcentage et la qualité de leur gluten. Les analyses d'échantillons effectuées par le Comité montrent qu'ils ne possèdent pas suffisamment de gluten et que leur qualité ne surpasse pas celle du blé standard N-2 cultivé en Ontario. Pour ce qui est de la valeur de ces échantillons comparativement à Red Fife, le Red Fife pur coûterait de 11 à 12 cents de plus le boisseau que les échantillons 7, 4 et 13. Ladoga est une variété tendre, de bas de gamme, dont la valeur est comparable à celle du Red Fife fortement endommagé par le gel. De toute façon, la farine issue de Red Fife est supérieure et se vend à un prix plus élevé.

« Compte tenu de l'importance du maintien de la culture du blé dur, dans l'intérêt de tous, mais plus particulièrement des fermiers du nord-ouest, le Comité pense qu'il faudrait consacrer plus d'efforts à étendre sa culture et, s'il faut cultiver une autre variété que Red Fife, la priorité devrait être accordée à celle qui aura les meilleures qualités et le plus haut pourcentage. »

Chambre de Commerce de Winnipeg, le 16 février 1888

Les principales conclusions tirées de l'examen du blé Ladoga ont été les suivantes :

« Nous croyons que la plupart des échantillons qui nous ont été envoyés n'étaient pas tout à fait mûrs et ne présentaient pas une bonne couleur.

  • « L'échantillon N-3 ne semble pas provenir de la variété Ladoga, qui est un blé tout à fait tendre dont la valeur serait N-3.
  • « Le N-1 et 11 échantillons montraient des signes d'altération par le gel.
  • « N-2 paraissait trop pâle, ce qui pourrait être attribuable à un léger gel ou à des vents chauds.

« La valeur du meilleur échantillon (N-13) et l'échantillon original de Russie, se vendraient, pour la meunerie, 5 cents de moins que la variété Red Fife. Il faudrait vérifier cette opinion par la mouture ou par analyse chimique. De plus, aucun des 11 échantillons de Ladoga n'est semblable à la variété originale envoyée et, pour la plupart, chacun d'eux est différent.

« Votre chercheur spécialiste en grain soutient que la culture de Red Fife devrait se poursuivre. On espère que l'on mettra sous peu au point un système de préparation du sol qui permettra à cette variété précieuse de mûrir.

« Le verdict concernant les échantillons de Ladoga est mitigé. Tout d'abord, ils ont été sérieusement endommagés par le gel ou des vents chauds et n'étaient pas mûrs. Deuxièmement, ils semblaient former un mélange de diverses variétés. D'une façon générale, ils ne possédaient pas les caractères mentionnés dans la lettre de Saunders. Il semble donc que l'ensemble de l'exercice visant à obtenir la reconnaissance de Ladoga comme variété standard des régions du Nord ait été très peu judicieux. »

Premier rapport de W. W. Ogilvy, Montréal, le 3 février 1888

« Monsieur,

Mon expérience (des blés russes introduits dans le sud du Manitoba par les Ménnonites) est que ces blés dégénèrent dans cette région et que les meilleurs d'entre eux n'ont jamais atteint l'excellence de Red Fife. Le blé russe est difficile à moudre et la qualité de sa farine n'égale jamais celle de la farine de Red Fife.

Concernant les remarques sur la maturation précoce de Ladoga : après beaucoup de recherches et d'après mon expérience personnelle, je peux affirmer que Red Fife mûrit à temps, produit une bonne récolte et rapporte 10 cents de plus le boisseau que toute autre variété. Bon nombre de ces expériences ont été réalisées au Manitoba. Les plaintes associées à Red Fife au Manitoba sont attribuables à un ensemencement tardif, à la brusque augmentation des terres cultivées, au temps et aux nuits froides du mois d'août; cependant, je pense qu'un ensemencement précoce et au moment propice en août éliminerait ces problèmes.

Nous devons nous rappeler que le Manitoba et les Territoires du Nord-Ouest sont parmi les rares régions où le blé dur est cultivé: nous devrions donc décourager la culture de blé tendre qui peut pousser sur les trois quarts des emblavures du monde, alors que le blé dur ne peut être cultivé qu'en Hongrie, en Ukraine, au Dakota et au Minnesota. Les fermiers du Dakota produisent du Red Fife, et leur farine est réputée dans le monde entier. Les sols du Manitoba sont meilleurs que ceux du Dakota et du Minnesota, et Red Fife y pousserait mieux que dans tout autre pays. C'est la raison pour laquelle je crois qu'il faille encourager le plus possible la culture de Red Fife et décourager celle d'autres variétés de blé.

J'ai de nombreux rapports sur la qualité du Red Fife cultivé au Manitoba et ils sont tous assez satisfaisants. Vous trouverez ci-joint des copies d'essais réalisés à London où ce blé est comparé à d'autres variétés bien connues. Les plaintes concernant sa maturation tardive sont assez malvenues : elles peuvent être attribuées aux fermiers ou aux nuits froides du mois d'août -- qui peuvent altérer autant le blé tendre.

Recevez l'expression de mes meilleurs sentiments

W.W. Ogilvy »

Saunders envoya à Ogilvy un second jeu d'échantillons Ladoga pour qu'il les évalue. Sa réponse a été la suivante :

Second rapport de W. W. Ogilvy, Montréal, le 7 février 1888

« Monsieur,

Nous avons pris note de votre référence à d'autres autorités. Les trois échantillons de blé que vous avez envoyés cette fois sont meilleurs que le premier, mais ils ne sont pas aussi bons que Red Fife et ne produiront pas une farine qui se vendrait bien. L'échantillon N-13 est le meilleur, N-12 est assez bon, mais serait noté N-1, dur. L'échantillon N-14 renferme beaucoup du même grain tendre que lors du premier semis, ce qui laisse croire qu'il se dégrade rapidement en un blé tendre… Je suis porté à penser que le temps qui a prévalu entre le 8 et le 26 avril n'a pas été propice à la maturation, car autrement le blé Red Fife aurait mûri aussi tôt que le blé russe. J'en suis fermement convaincu en raison de mon expérience antérieure. En conséquence, je crois que le Red Fife devrait être cultivé au Manitoba de préférence à d'autres variétés, car je suis persuadé qu'il est le mieux adapté à la région.

Recevez l'expression de mes meilleurs sentiments

W.W. Ogilvy »

La réponse précédente semble montrer que Saunders voulait remplacer la variété Halychanka (Red Fife), très hautement classée par la moins bonne variété Ladoga. Cependant, je crois que son insistance était peut-être dictée par les vœux du ministre de l'Agriculture.

Rapport de l'inspecteur des grains du Dominion, Port Arthur, le 24 décembre 1887

« Monsieur,

Je vous envoie les résultats de l'inspection d'un certain nombre d'échantillons de blé cultivé dans diverses régions du Dominion à partir de semences importées de Russie. Je ne donnerai aucune opinion sur leur qualité meunière, sur aucune comparaison avec Red Fife, sur les conditions de culture actuelles au Manitoba ni sur les échantillons que vous dites avoir envoyés aux meilleurs meuniers. À en juger par les échantillons que j'ai reçus de vous, je suis porté à penser que ce blé de Russie a peu de chance de s'améliorer sur les sols légers… La comparaison entre les échantillons N-3 et N-2 montre de si grandes différences qu'il est difficile de croire qu'ils proviennent des mêmes semences.

Si les meuniers confirment que les qualités meunières de ce blé de Russie sont comparables à celles de Red Fife et s'il est prouvé que ce blé mûrit de 10 à 15 jours plus tôt, alors il devrait être cultivé sans hésitation au Manitoba. Le blé Red Fife a donné une bonne récolte en 1886 et en 1887, de sorte que je doute qu'il soit nécessaire d'essayer un autre blé, pour éviter de détruire le marché actuel du blé.

Veuillez agréer l'expression de mes meilleurs sentiments

Frank Gibb »

Rapport de la Ferme expérimentale centrale à Ottawa

« Inspection de neuf échantillons de blé reçus de W. Saunders : la variété Ladoga de Riga, en Russie, pourrait être de la catégorie N-1, du Nord. Elle est semblable à la culture de cette année au Manitoba.

  1. Ladoga, cultivé à Lethbridge dans les Territoires du Nord-Ouest - catégorie N-1, altéré par le gel, intégralement dur, enveloppe externe légèrement fissurée, le grain est propre, de mouture faible.
  2. Ladoga, cultivé à Edmonton dans les Territoires du Nord-Ouest - catégorie N-2, blé de force du Manitoba, dur, pâle.
  3. Ladoga, cultivé à Surrey au Manitoba - catégorie N-1, blé de printemps, à plus de 50 pour cent tendre.
  4. Ladoga, cultivé à Brandon Hills au Manitoba - catégorie N-2, blé de force du Manitoba, presque intégralement dur, pâle.
  5. Ladoga, cultivé à Tatamagouche en Nouvelle-Écosse - catégorie N-3, du Nord. Très pâle.
  6. Ladoga, cultivé à Guysborough, en Nouvelle-Écosse - catégorie N-2, blé de force du Canada, pâle.
  7. Kuban, cultivé au Manitoba - catégorie N-1 (9, page 19) »

Ce rapport indique que les échantillons de Ladoga ont été endommagés par le gel, que le grain était pâle et de forme irrégulière et que dans chaque cas il n'était pas meilleur que Red Fife (Halychanka). Là encore, l'intention de Saunders de remplacer Red Fife par Ladoga est manifeste dans toutes ses lettres.

Les variétés Ladoga et Onega ont pu être des variétés de printemps ukrainiennes locales amenées en Russie et en Sibérie par des colons ukrainiens ou plutôt par des exilés après la signature du traité de Pereïaslav entre Bohdan Khmelnitsky et le tsar de Russie. Ces variétés ont été surnommées « Skorospilka » (hâtif) ou « Poltavka » parce qu'elles mûrissaient plus tôt et provenaient de la région de Poltava en Ukraine.

Saunders avait envoyé des semences de Ladoga à toutes les fermes expérimentales ainsi qu'à des centaines d'agriculteurs dans les Territoires du Nord-Ouest dont il reçut des réponses très encourageantes après la récolte. À ce moment-là, il était impossible de tester la qualité de la farine et les caractères boulangers à partir de tout juste quelques livres de blé (aujourd'hui, il suffit de 100 grammes). De la sorte, il a fallu attendre plusieurs années avant qu'une quantité suffisamment grande de Ladoga soit accumulée à des fins d'analyse.

MM. McLaughlin et Moore, du Royal Mills de Toronto, acceptèrent de procéder à un essai sur la qualité boulangère s'ils pouvaient obtenir un plein wagon de Ladoga. En 1892, la quantité de blé nécessaire a été recueillie par Angus MacKay à Indian Head, dans le district de Prince Albert en Saskatchewan et expédiée à Toronto. Le blé a été moulu à la Royal Flour Mill et la farine distribuée aux meilleures boulangeries de la ville pour en éprouver la qualité boulangère. Buller écrit : « Les résultats de ces tests [de qualité boulangère] étaient tristement désappointants, car la farine de Ladoga manquait de force et donnait un pain très jaune et de texture grossière. Aussi, l'espoir de remplacer Red Fife par la variété plus précoce Ladoga, aux fins d'exportations, était-il complètement brisé. » (7, page 147)

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