Il n'aura fallu qu'une seule graine - L'Odyssée heureuse du blé Marquis au Canada depuis ses origines en Ukraine (4 de 11)

Les débuts du blé cultivé au Canada

Cette partie s'inspire des sections 1 à 5 du chapitre I des Essays on Wheat de A.H. Reginald Buller. (7, pages 1-12)

La référence la plus ancienne à la culture du blé dans l'ouest du Canada est associée à l'arrivée des colons de Lord Selkirk en 1812. Ce petit groupe de pionniers est arrivé d'Écosse avec l'aide de Lord Selkirk pour coloniser les 160 000 milles carrés de territoire que lui avait accordés la Compagnie de la baie d'Hudson. Le premier groupe de 22 colons s'établit au confluent des rivières Rouge et Assiniboine le 30 août 1812 où ils semèrent du blé d'hiver qu'ils avaient apporté avec eux d'Écosse. Au printemps 1813, ils plantèrent également du blé de printemps de la même origine. À l'automne de cette année, les colons dont le nombre était passé à 100 ont moissonné une très maigre récolte de ses premières semailles. Dans une lettre à Lord Selkirk en date du 17 juillet 1813 et conservée aux archives nationales à Ottawa, Miles Macdonell, gouverneur de l'établissement, écrit que la culture du blé d'hiver a été une perte complète parce qu'il avait été semé trop tard. Il en a été de même des récoltes de blé de printemps, de pois et d'orge anglaise.

La chance ne leur a pas souri davantage l'année suivante : la récolte de 1814 échoua également. Cependant, ces Écossais téméraires n'abandonnèrent pas et leur troisième tentative devait leur apporter une récolte passable.

Les deux premières mauvaises récoltes étaient attribuables à leur inexpérience : ces colons étaient des pêcheurs en Écosse et non des cultivateurs de grain. Aucun possédait ni charrue ni herse. Ils labouraient le sol à la houe. Si la culture de leurs grains a échoué, ils ont quand même eu de bonnes récoltes de pommes de terre et de navets en 1813 et 1814. Au printemps 1815, ils semèrent du blé et de l'orge de nouveau, mais en juin, ils furent attaqués par des Métis du Nord-Est qui détruisirent tout ce qu'ils avaient construit. Le gouverneur de la colonie fut également capturé. Certaines familles tentèrent de fuir vers le haut Canada, alors que 13 familles s'enfuirent par la rivière Jack pour s'établir dans une région au nord du lac Winnipeg appelé Norway House.

Une expédition de secours arriva de Montréal peu de semaines après la fuite des colons. Elle était envoyée par Lord Selkirk et dirigée par Colin Robertson. Les colons dispersés furent ramenés à l'établissement d'origine. Ceux qui revinrent étaient heureux de constater comment tout ce qu'ils avaient planté avait poussé. Il s'agissait de leur première récolte de grain.

En 1816, les Métis attaquèrent de nouveau causant de très lourds dommages. L'année suivante, la récolte a été bonne, mais un ouragan détruisit tout sur son passage au cours de l'automne. En 1818, les colons eurent de bonnes récoltes de blé, de pommes de terre, de navets et de pois. Cependant, leurs espoirs devaient encore être brisés par l'arrivée soudaine de milliards de sauterelles qui obscurcissaient le ciel comme des nuages noirs. Ces sauterelles ont tout dévoré sur leur passage, même les feuilles des arbres, au cours des deux dernières semaines de juillet. Les colons ne pouvaient pas continuer leur culture. Cette cruelle malchance était tout à fait inattendue. Les gens levaient les yeux au ciel et pleuraient.

L'invasion de sauterelles de 1818 n'a pas été la seule de l'histoire de l'agriculture canadienne : elle s'est répétée en 1864 puis de nouveau en 1867. Après l'invasion de 1818, les colons se sont déplacés vers Pembina et ont pu éviter la famine en chassant le bison.

Au début du printemps 1819, les colons revinrent à leurs anciens homesteads et ensemencèrent leurs champs avec les grains qui leur restaient. Cependant, des sauterelles naquirent des œufs pondus l'année précédente et avaient tout détruit à la fin de juin. En certains endroits, la couche de sauterelles sur le sol atteignait 4 pouces d'épaisseur. Toute végétation avait disparu. Même l'eau des rivières était empoisonnée, infestée de milliards de sauterelles. En 1820, la colonie ne comptait plus un seul grain.

Nouveau blé des États-Unis

Au printemps 1820, les établissements Selkirk envoyèrent certains de leurs hommes à Prairie du Chien, dans le Wisconsin, sur le Mississippi, pour acheter du blé de semence nouveau. Après un voyage difficile de trois mois, couvrant plusieurs centaines de milles dans la neige, les colons achetèrent 250 boisseaux de blé à 10 shillings le boisseau. Le grain, placé sur des barges, remonta le Mississippi jusqu'à son confluent avec la rivière Minnesota, traversa le lac Big Stone et, de là, partit vers la vallée de la rivière Rouge. Les colons arrivèrent avec le grain en juin et le plantèrent sur-le-champ. Lorsque les plants atteignirent leur pleine grandeur, les sauterelles attaquèrent de nouveau et semblaient vouloir tout détruire une troisième fois. Pour une raison inconnue cependant, elles s'éloignèrent pour ne plus revenir. Comme les semailles avaient eu lieu assez tard, toutes les plantes ne mûrirent pas complètement. Cependant, le grain était assez mûr et en quantité suffisante pour être planté l'année suivante. À partir de 1820, les colons de la rivière Rouge n'ont plus connu de rareté de grain jusqu'en 1868 où les sauterelles reparurent et détruisirent toutes les récoltes une nouvelle fois. (7, section 6, pages 12-14)

La récolte de 1821 n'a pas été bonne, et il n'a été possible que d'en conserver assez pour la plantation au printemps suivant. Les colons ne disposaient pas d'excédents d'aliments. L'arrivée de nouveaux immigrants suisses accentua encore la pénurie. De la sorte, les hommes se rendirent une nouvelle fois à Pembina pour chasser le bison. Cette époque pionnière et ses combats sont décrits de façon détaillée par A. Ross dans son livre The Red River Settlement. (7, page 10)

Le continent entier était très sauvage et très rude à ce moment-là. La terre était en friche, inculte et difficile à apprivoiser par les premiers colons européens. Ils subissaient les assauts répétés d'une nature en apparence hostile munie d'une panoplie infinie d'armes naturelles puissantes, comme les ravageurs, les maladies végétales (rouille, moisissure, carie), les tempêtes, les inondations et les brusques changements de température.

Aucun texte ne mentionne le nom des variétés de blé ensemencées ni les lieux exacts des plantations. D'aucuns indiquent qu'à certains endroits les agriculteurs avaient amené des grains d'Angleterre au Canada. D'après ces auteurs, chaque variété était jugée bonne dès qu'elle avait un certain rendement. D'une façon générale, il semble qu'il n'y aurait eu aucune bonne variété de blé ici à ce moment, car les textes mentionnent souvent la recherche de meilleures variétés, comme s'il s'agissait d'une denrée des plus précieuses.

Le blé de printemps du début du XIXe siècle était d'une piètre qualité, ce qui constituait un problème. Le climat canadien n'était pas toujours propice à la culture du blé d'hiver qui, de toute façon, était souvent la proie de maladies comme la rouille qui aurait détruit la récolte en tout ou en partie. Il n'existait aucune variété de blé adaptée à la saison de croissance du climat canadien. De plus, la colonie manquait d'agriculteurs qualifiés. Autrement, le vaste territoire du Canada aurait produit d'immenses quantités de grain très tôt, ce qui aurait été un facteur déterminant dans le développement de son économie.

Une récolte assez abondante pour être en partie exportée n'était qu'un rêve que chérissaient tant les agriculteurs pionniers que les pouvoirs publics. Ce rêve ne s'est matérialisé que des décennies plus tard avec l'arrivée du blé ukrainien au Canada. Il est apparu dans une petite ferme d'Otonabee, au Canada-Ouest en 1842 -- un quart de siècle avant la Confédération -- présage du développement économique du Nouveau monde et ultérieurement de tous les pays producteurs de blé du monde.

Origine du blé Red Fife

Ce blé réputé, communément appelé Red Fife ou Scotch Fife en Amérique du Nord, est dit « rouge » en raison de sa couleur lorsqu'il est tout à fait mûr et « Fife » du nom de David Fife, l'agriculteur de l'Ontario qui le premier le cultiva dans sa ferme d'Amérique du Nord en 1842. L'histoire de l'arrivée du blé sur cette ferme prend des allures de mythe et de légende. Il apparaît à divers endroits sur deux continents : il faut souvent regarder en avant dans le temps, puis se tourner vers l'arrière, pour comprendre comment tout cela est arrivé (cette partie s'inspire de l'œuvre de Buller, chapitre III, section 23, pages 206-218.)

En 1860, J.W. Clarke, un agriculteur du Wisconsin, moissonna une magnifique récolte de blé, d'en moyenne 36 boisseaux par acre. Il était si heureux de sa moisson qu'il écrivit une lettre au magazine The Country Gentleman and Cultivator décrivant son succès et recommandant la nouvelle variété de blé à tous les agriculteurs. Presque accessoirement, il en présenta la source, David Fife, un agriculteur d'Otonabee, au Canada-Ouest, aujourd'hui l'Ontario.

Manifestement, la lettre de Clarke a suscité de l'intérêt au Canada, car elle a été publiée dans le numéro de mars 1861 du Canadian Agriculturist, accompagnée d'une lettre de George Esson, un voisin de David Fife, qui a aussi été publiée dans The Country Gentleman and Cultivator. La lettre d'Esson explique comment le fameux blé est arrivé pour la première fois au Canada et comment il s'était renseigné à son sujet. M. Esson est arrivé avec M. Fife au Canada de Tullyallen Parish, en Kincardine en Écosse. Il écrit :

« Autour de 1842, par l'entremise d'un ami à Glasgow, M. Fife, d'Otonabee, au Canada-Ouest, s'est procuré une quantité de blé qui avait été prélevée d'une cargaison venant de Danzig (le port allemand de Danzig, aujourd'hui Gdansk, en Pologne) au moment des semailles du printemps. Comme c'était tout juste avant le temps des semailles du printemps, et comme M. Fife ne savait pas s'il s'agissait d'une variété d'automne ou de printemps, il décida d'en semer une partie immédiatement et attendit les résultats. Il s'avéra qu'il s'agissait d'une variété d'automne, car elle ne mûrit jamais, sauf trois épis, nés probablement d'un même grain; les graines de ces épis ont été conservées et semées l'année suivante et bien que les conditions aient été très défavorables, les semailles assez tard dans un lieu ombragé, il obtint une récolte tout à fait indemne de rouille, alors que toutes les autres emblavures des alentours étaient lourdement frappées. Des graines de cette récolte ont été conservées avec soin, et d'elles naquit la variété connue au Canada et dans les États du Nord sous différents noms, notamment Fife, Scotch et Glasgow. Comme les faits se sont produits dans mon voisinage immédiat et connaissant intimement non seulement le cultivateur mais aussi les circonstances, je peux répondre de la véracité des faits rapportés et, s'il le fallait, en donner des preuves incontestables. » (7, pages 207-208)

Cette lettre étayait l'hypothèse selon laquelle les ancêtres du blé Red Fife auraient été cultivés quelque part en Europe centrale ou orientale. C'est un fait reconnu que le blé a été à l'origine expédié de Danzig à Glasgow puis envoyé à David Fife en Ontario.

La lettre de George Esson au Country Gentleman and Cultivator a été à peine remarquée à l'époque et est rapidement tombée dans l'oubli. Alors que l'importance de la variété Red Fife grandissait au fil des ans, diverses histoires ont circulé à son sujet. Par exemple, en voilà une du Manitoba Daily Free Press, de 1883 :

« Le premier Red Fife cultivé au Canada l'a été dans une ferme propriété d'un agriculteur du nom de Fife à Otonabee, dans le comté de Peterborough. M. Fife a embauché un Écossais comme ouvrier agricole. Lorsque son contrat avec M. Fife prit fin, cet Écossait décida de retourner dans son pays natal. M. Fife lui demanda de lui envoyer un bonnet écossais de Glasgow. Sur les lieux, un navire de la mer Noire déchargeait du blé à l'un des quais. L'Écossais remplit complètement le bonnet et l'expédia à la première occasion à M. Fife. J'ai été plusieurs fois à la même ferme. »(7, page 210)

Voilà une version plus colorée de l'histoire de Peterborough :

« David Fife ne fit pas chercher les graines. Une connaissance, se promenant le long des quais de Glasgow, rencontra des hommes en train de décharger du blé. Il savait que Fife avait immigré au Canada et savait aussi que l'un de leurs amis communs se proposait à ce moment-là de partir pour le nouveau pays. Il lui vint l'idée de prendre un peu du blé qui, à première vue lui paraissait très bon, pour l'envoyer à Fife. Comme il n'avait rien pour mettre le blé, et que la doublure de son béret était percée, il la déchira, remplit le béret d'une poignée de grain et l'enveloppa par la suite dans du papier. Fife reçut les graines et les planta. Les plants obtenus étaient gravement atteints de rouille, sauf cinq épis d'une même tige ou d'une même racine. Deux de ces épis ont été mangés par un bœuf qui n'en laissa que trois. Il est fortement probable que le grain unique qui a donné les trois épis était un hybride accidentel. » (7, page 211)

Buller cite aussi C.C. James, qui associe l'épisode du bœuf à la femme de David Fife :

« Mme Fife a droit aux mêmes honneurs que son mari, car, ayant trouvé la vache de la famille en train de brouter allègrement le bouquet de grain, elle parvint à temps à en sauver une partie avant qu'il ne soit trop tard. »

Il termine en soulignant qu'une photo de M. et Mme Fife avait été prise et qu'elle devait être publiée dans plusieurs journaux. (7, page 211)

La région où le blé fameux a été cultivé pour la première fois est désignée maintenant sous le nom de district de Midland de l'Ontario, situé entre Toronto et Kingston, à environ 40 milles au nord du lac Ontario et englobant en partie les comtés de Durham, Northumberland, Peterborough et Hastings. (7, page 212)

Otonabee occupe la pointe la plus méridionale du comté de Peterborough, bordée à l'ouest par la rivière Otonabee, au sud par le lac Rice, au nord par Peterborough lui-même et à l'est, par Hastings. La ville a été colonisée pour la première fois en 1816. Lorsque la famille Fife est arrivée au Canada et s'est rendue à Otonabee pour y élire domicile au début du dernier siècle, la terre y était déjà cultivée et appartenait en grande partie à la Couronne. La ferme des Fife était située à environ 7 milles à l'est de Peterborough.

À ce moment-là, les fermiers locaux cultivaient une variété de blé dénommée Siberian. Ce blé avait été introduit au Canada dans l'espoir qu'il surviverait aux rudes hivers canadiens. Cependant, il ne poussa pas bien : ses rendements étaient faibles et il était sensible à la rouille. Aussi, David Fife écrivit-il à Glasgow pour demander des échantillons de bonnes semences de blé qui lui ont été envoyés. Mais lorsque le grain arriva au Canada au port de Smith's Creek (aujourd'hui Port Hope), la période des semailles du printemps était passée, de sorte que les échantillons ont été conservés en entrepôt jusqu'au printemps suivant. (7, page 213)

Bien entendu, le blé n'est pas cultivé à Glasgow. À mon avis, cette variété y a été expédiée de l'Ukraine occidentale (Galicie) sous l'ancien nom local d'« Halychanka ». Lorsque l'Autriche a commencé à le cultiver, il était appelé Galizische Kolben. D'après Buller, les efforts pour retrouver le territoire d'où venaient les semences n'ont jamais été fructueux, et l'origine du nouveau blé était considérée comme un fait accidentel. Après ses humbles débuts, poussa le blé qui a si grandement contribué à la réputation de l'agriculture de cette partie de l'Ontario et qui a rendu les récoltes désirables aux meuniers de partout au Canada. (7, page 215)

Ni texte historique ni magazine du Canada ou des États-Unis ne font état de l'évolution du blé Red Fife entre 1842 et 1860, bien qu'il devint très vite populaire au sud de la frontière. « Red Fife » n'a jamais été le nom couramment utilisé pour ce blé aux États-Unis : la plupart du temps on l'appelait simplement Fife. À mesure que grandissait sa popularité, il prit divers autres noms. Par exemple, les cultivateurs qui l'ont amélioré et distribué lui ajoutaient leur nom : ainsi, Red Fife était-il aussi connu sous les noms de Bernard Fife, Herman Fife, MacKendry Fife, MacKissing Fife, Philsbury Fife, Wendon Fife, Wilcox Fife, etc. À la fin, le nom original devait disparaître. Les Américains l'ont aussi appelé Canadian Fife, Fife, Saskatchewan Fife et Scotch Fife. Aujourd'hui encore, il est désigné sous ces noms.(8, page 92)

À mon avis, ce sont tous des descendants de la variété ukrainienne Halychanka,ce « cher blé de printemps » mentionné dans les anciennes chansons folkloriques. D'une vieille tradition en Ukraine, ce blé est le symbole du bonheur et de la prospérité du foyer. Cette variété a été cotée parmi les blés de qualité pour exportation et cultivée principalement en Ukraine occidentale, à Halychyna (Galicie) et en Volhynie.

La culture du blé de Galicie aux États-Unis s'est étendue très rapidement. Peu après la parution de l'article de Clark en 1860, Red Fife était cultivé en Idaho, en Illinois, en Iowa, au Maine, au Massachusetts, au Michigan, au Minnesota, au Missouri, au Montana, au Nebraska, au New Hampshire, dans l'État de New York, au Dakota du Nord, en Oklahoma, en Pennsylvanie, au Dakota du Sud, en Utah, au Vermont et dans le Wisconsin natal de Clark. (8, page 92)

On ne possède pas de données sur la date à laquelle le blé Red Fife a été pour la première fois semé dans l'ouest du Canada, mais on peut supposer que de petites quantités étaient déjà cultivées au Manitoba en 1876, car 857 boisseaux de Red Fife ont été expédiés de cette province à l'Ontario pour l'ensemencement cette année-là. (7, page 216) En 1870, la population de la région de rivière Rouge totalisait 12 800 âmes. Cependant, les superficies cultivées étaient encore très restreintes. Il n'existait aucun magasin vendant des produits domestiques : il fallait soit les produire à la maison, soit les commander de la compagnie de la baie d'Hudson (CBH). On ne trouvait de fermes qu'entre Upper et Lower Fort Garry, le long de la rivière Rouge et le long de la rive nord de l'Assiniboine. (7, page 30)

Il n'était possible de produire du grain que dans une bande de deux milles le long de ces rivières. Les premiers colons à cultiver le sol des Prairies canadiennes avec succès étaient des Ménnonites partis d'Ukraine en 1875 pour s'établir dans le sud du Manitoba. Entre autres, ils amenèrent avec eux le blé connu sous le nom de White Russian qui devait ultérieurement être remplacé par Red Fife. (7, page 30)

Découverte révolutionnaire dans la meunerie du blé

Jusqu'en 1882, le blé cultivé au Manitoba dépassait à peine la demande locale. De plus, jusqu'en 1870, le grain était moulu entre les meules de moulins à eau traditionnels. Cette méthode donnait une meilleure farine avec le blé d'hiver, car il était impossible de la sorte d'extraire le son du blé de printemps. Même en petites quantités, les résidus de son coloraient la farine. Bien que la qualité de la farine de blé de printemps fût inférieure à celle du blé d'hiver, il était encore possible d'en faire un bon pain qui levait bien même s'il était plus foncé. Cependant, en raison de cette coloration, le prix du blé de printemps était inférieur. (7, page 31)

La révolution technique qui survint dans le secteur de la mouture, entre 1870 et 1880, a facilité l'expansion de la culture de Red Fife et d'autres variétés de blé de printemps dans l'ouest du Canada et dans les grandes plaines américaines. Le premier sasseur permettant de séparer complètement le son de la farine, même de blé de printemps, a été inventé par l'ingénieur français Perrigault et introduit au Minnesota en 1870. Le blé était broyé non par des meules, mais entre des cylindres d'acier. Grâce à cette invention, il devint possible de produire une farine de blé de printemps qui était, à tous égards, aussi bonne que celle du meilleur blé d'hiver. Ainsi naquit une forte demande de blé de printemps dont la farine était soudainement recherchée en Amérique du Nord et sur les marchés mondiaux. De la sorte, la demande de semence de Red Fife progressa au Canada et nos champs de blé s'étendirent. Une grande quantité de semence de Red Fife a été apportée au Manitoba en provenance du Minnesota. (7, pages 30-31)

En 1878, une nouvelle voie ferrée assurait le transport direct entre St. Paul et St. Boniface. Les agriculteurs canadiens et les négociants en grain étaient persuadés que le marché du blé serait bon dans l'ouest du Canada également, lorsque les Prairies seraient reliées par chemin de fer aux ports du Pacifique. (7, page 32)

Lorsque le Manitoba devint la cinquième province du nouveau Dominion en 1870, l'afflux de colons du sud commença. Huit ans après, des immigrants arrivaient encore par terre et par la rivière Rouge. Puis, le jour de la Fête du Dominion en 1886, le premier train à destination de Vancouver passa par Winnipeg. Sa locomotive, Le Canadian Pacific Railway (CPR) Numéro (No.) 1, ouvrit la voie ferrée qui devait transporter des centaines de millions de boisseaux de blé vers nos ports pour satisfaire aux besoins en pain du monde entier. À mon avis, la construction de CPR a été proposée et concrétisée dès que possible en grande partie en raison du succès du blé Red Fife. Buller écrit :

« un grain de blé est une si petite chose : malgré tout, il est si étroitement lié au développement de l'ouest du Canada qu'il n'est pas exagéré de dire que sans blé, la grande cité prospère de Winnipeg, avec ses 200 000 habitants (en 1917), ses immeubles impressionnants et sa vie cosmopolite, ne connaîtrait encore qu'une lente croissance »… « Les techniciens de CPR ont aplani toutes les difficultés rencontrées, car il s'agissait de visionnaires qui pouvaient imaginer le grain doré sous la voûte azurée du ciel, couché sur un tapis de prairies fertiles… ». (7, pages 33-34)

Cet apport à la société canadienne n'a été possible, du moins en partie, que grâce au blé ukrainien Halychanka, ou Red Fife, comme on l'appelait alors. D'après Buller,

« la grande qualité du blé dans les provinces des Prairies du Canada a acquis une renommée universelle. Le Canada a été appelé le « silo de l'empire britannique ». L'importance du grenier du Canada pour les Alliés au cours de la Première Guerre mondiale est gravée dans nos mémoires -- en fait, elle est connue du monde entier. » (7, page 34)

En 1882, James Hartney importa un wagon de blé Red Fife au Manitoba. Il le sema sur un sol vierge et moissonna une magnifique récolte. À la foire de Winnipeg, il reçut le premier prix de CPR et de la CBH pour les dix meilleurs boisseaux de blé. En 1882, la CBH avait aussi établi une série de fermes expérimentales le long de la voie ferrée courant de Winnipeg à Calgary. Des chevaux, des charrues et des ouvriers étaient transportés vers chaque ferme par train. Dès qu'une terre en friche ou des champs prometteurs étaient trouvés le long de la voie ferrée, charrues, chevaux et ouvriers y étaient déchargés et la terre labourée et ensemencée. À l'automne, la culture était déjà prête pour la récolte. La CBH livra alors le grain aux colons qui avaient créé une énorme demande. De la sorte, la disponibilité de semences de Red Fife a augmenté rapidement entre 1882 et 1883. (7, page 217)

De plus, la société Traill, Maulson et Clark avait importé 10 000 boisseaux de Red Fife du Minnesota au Manitoba en 1883. Pour faciliter et améliorer la récolte du blé, le gouvernement autorisa les fermes à importer en franchise du blé Red Fife au Canada. CPR aida également les agriculteurs en transportant gratuitement le fameux blé pour la même raison. Le résultat en a été qu'après 1882, Red Fife s'était substitué à toutes les autres variétés comme Club, Golden Drop et White Russian. Il devint la variété de blé standard dans l'ouest du Canada. (7, page 218)

À en juger par toute la littérature sur les récoltes et la qualité, Red Fife était déjà considéré comme le meilleur blé, même en 1880. Il avait été le choix de la plupart des cultivateurs pendant 20 ans et était largement reconnu comme le meilleur blé de printemps du monde en raison de sa forte productivité et de ses excellentes qualités meunières et boulangères. Sa catégorie supérieure, « blé de force du Manitoba No. 1 », se vendait aux plus hauts prix sur les marchés britanniques.(7, pages 145-146) Comme l'écrit en 1883 le Manitoba Daily Free Press, « le blé Red Fife est imbattable ».

Les fermes expérimentales

Pratiquement au même moment, le gouvernement du Canada décida de construire une série de fermes expérimentales pour améliorer l'agriculture du pays, apporter une aide professionnelle et scientifique aux fermiers et, d'une façon générale, faciliter le développement de l'agriculture dans le pays.

En 1886, une commission parlementaire canadienne nomma le pharmacien William Saunders au poste de premier directeur des fermes expérimentales du Dominion, à Ottawa, et lui confia l'organisation des fermes expérimentales du Canada. À une époque où la biologie n'en était qu'à ses balbutiements, Saunders s'intéressait à la sélection végétale : il cultivait des plantes comestibles comme les pommiers, les groseillers à maquereau, les gadelles et les framboises. Il consacrait ses loisirs à l'amélioration de ces végétaux par de nouvelles méthodes de croisement scientifiques, avec un bon taux de réussite. Il lança également un programme d'amélioration du blé. Au début, il exploita lui-même le programme avec quelques assistants et, par la suite, il parvint à intéresser ses fils à la botanique : tous deux devinrent des professionnels du domaine.(7, 145)

La première année dans ce poste, Saunders la passa à voyager, à étudier les sols et le climat instable du Canada et à tenter de déterminer les besoins des agriculteurs. Dans l'ouest du Canada, il inspecta les nouvelles emblavures et les épis du blé Red Fife ondoyant dans le vent, gorgés de grains. En Saskatchewan, il rencontra un pionnier, Angus MacKay, qui devint son assistant dans ses travaux d'amélioration du blé. Saunders sillonna les districts d'Assiniboine et d'Indian Head à cheval et en voiture. Il parcourut des centaines de milles, s'arrêtant même dans les plus petits homesteads. Partout, il écouta les gens. De quoi les cultivateurs de ce nouveau pays avaient-ils besoin? Certains céréaliculteurs voulaient trouver une façon de cultiver le grain même s'il ne tombait pas de pluie entre juin et juillet, ou encore, ils voulaient pouvoir récolter avant les gelées d'août. D'autres signalaient de bonnes récoltes de Red Fife même durant les années de sécheresse. À son retour, il nomma MacKay directeur de la Ferme expérimentale d'Indian Head.

Lorsqu'il revint à Ottawa, Saunders avait acquis une bonne idée de ce dont les fermiers canadiens avaient besoin. En particulier, il avait pu constater la valeur du blé Halychanka (Red Fife) dans l'agriculture du jeune pays. Il se mit donc à chercher des moyens de satisfaire aux divers besoins des céréaliculteurs du Canada en important différentes variétés de blé du monde entier. Certaines provenaient du Grand Nord, en Russie, près du Cercle polaire arctique; certaines d'Europe du Nord, et d'autres qui avaient été cultivées à diverses altitudes, de 500 à 11 000 pieds, qui représentent la limite de la culture du blé dans les monts Himalaya de l'Inde. D'autres variétés ont été importées des États-Unis, de l'Australie et du Japon. Elles ont été semées près des parcelles d'Halychanka (Red Fife) dans toutes les fermes expérimentales de façon à pouvoir comparer la productivité des grains mûrs à la norme canadienne.(7, page 146)

Saunders n'a jamais rien dit au sujet du blé ukrainien, même si de nombreux agriculteurs nord-américains connaissaient déjà le blé galicien. La plupart des variétés de blé qu'il a testées provenaient des États-Unis, de l'Australie et de la Russie. Elles mûrissaient, pour la plupart, en même temps, voire plus tard, qu'Halychanka (Red Fife). Certaines variétés russes et indiennes mûrissaient plus tôt; cependant, leurs propriétés meunières et boulangères étaient inférieures. D'autres atteignaient de piètres rendements, de sorte qu'elles ont été exclues du programme de recherche.

Le principal objectif était de mettre au point une variété qui mûrirait plus tôt que le blé de Galicie tout en conservant ses autres caractères. Pendant un certain temps, Saunders avait grand espoir que la variété russe Ladoga serait la mieux adaptée au Canada, car elle était cultivée à une altitude de 60 pieds près du lac Ladoga au nord de St. Pétersbourg, et à la même latitude que la station de recherche à 600 milles au nord de Winnipeg. Cette variété mûrissait également dix jours plus tôt que la variété Halychanka (Red Fife) et donnait une assez grosse récolte. Il semblait que Ladoga était le blé de l'avenir pour tous les cultivateurs du Canada. (7, page 146)

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