Il n'aura fallu qu'une seule graine - L'Odyssée heureuse du blé Marquis au Canada depuis ses origines en Ukraine (2 de 11)

Remerciements

La publication de ce récit n'a été possible que grâce à la foi et à la persévérance de Julia Symko, qui n'a jamais renoncé à son rêve de voir l'oeuvre de son mari publiée.

Agriculture et Agroalimentaire Canada tient à remercier Victor Spassov, de VSES Communications, pour le soin qu'il a apporté à la traduction et la révision de la version préliminaire non publiée de M. Symko. Le souci personnel de M. Spassov pour la vérification des faits, la fidélité historique et la présentation du sujet en termes qui traduisent bien le respect de M. Symko pour l'esprit pionnier du Canada ont été des aspects déterminants qui ont permis de transformer les notes inachevées de Stephen Symko en un ouvrage publiable. Nos remerciements vont également à George Fedak, spécialiste en cytogénétique des céréales du Centre de recherches de l'Est sur les céréales et oléagineux, de la Ferme expérimentale centrale. Le Dr Fedak, qui au début de sa carrière était adjoint à Stephen Symko, a répondu à bon nombre de questions techniques durant la production de ce document et a aidé à trouver certaines des anciennes photographies qui illustrent l'ouvrage.

Préface par George Fedak

Stephan Symko naît à Dakniv, en Ukraine occidentale (Halychyna) en 1911. Il étudie l'agronomie à l'Université de Louvain, en Belgique, d'où il obtient son diplôme en 1936. De retour en Ukraine, il épouse Julia Zuk et devient l'agronome en chef de sa province natale, Halychyna (Galicie). Il se spécialise dans la recherche sur de nouvelles variétés de céréales, en particulier de blé et de seigle, et poursuit ses travaux même après l'occupation de l'Ukraine par l'Allemagne. La guerre terminée, il quitte l'Ukraine avec sa femme et quatre enfants et s'établit ultérieurement au Canada. En 1949, il entreprend une carrière à la Ferme expérimentale centrale d'Agriculture Canada, à Ottawa, où il s'adonne à la sélection des céréales et à la recherche jusqu'à sa retraite en 1976.

Il se concentre principalement sur l'orge interspécifique et tétraploïde, sur l'orge d'hiver et sur le triticale d'hiver, créant ainsi une foule de nouveaux stocks génétiques. C'est peut-être dans le domaine de l'orge interspécifique que se situe sa découverte la plus mémorable, alors qu'il a mis au point de nouvelles méthodes de croisement pour produire des descendants haploïdes. Son travail est largement reconnu. Les méthodes qu'il a introduites ont été adoptées et élargies à l'Université de Guelph, au point que l'orge diaploïde fait maintenant partie des outils normaux des études génétiques et des programmes de sélection de l'orge dans le monde entier.

La présente monographie est une affirmation très personnelle des convictions profondes de M. Symko concernant l'importance et l'effet des blés ukrainiens dans l'agriculture canadienne. C'est au cours de son travail à titre de biologiste chercheur d'Agriculture Canada qu'il se convainc de l'apport de ces blés à l'agriculture mondiale. Il croyait que les sélectionneurs, au fil du temps, avait habilement incorporé l'excellente valeur panifiable du blé ukrainien aux variétés hâtives afin de produire d'autres variétés de qualité supérieure, un peu partout dans le monde. Comme cette contribution n'était pas bien connue dans le monde de la sélection végétale, il se met à la documenter avec l'aide d'une subvention de recherche du Conseil des arts du Canada en 1976. Il commence avec l'histoire du blé Red Fife, les annales de la sélection du blé de printemps au Canada, et celle du peuplement et du développement de l'Ouest canadien. Il s'attache à ce récit avec un zèle de visionnaire pendant dix ans, pour rédiger un manuscrit final de près de 2 000 pages d'information en ukrainien, couvrant le monde entier. La présente traduction monographique n'est donc qu'une portion de l'oeuvre totale.

L'auteur meurt en 1992 sans avoir vu son travail publié. Cette publication sur l'Internet rendra justice à ses efforts. Elle est le rappel d'un héritage oublié: l'importance du blé Red Fife et de ses successeurs dont Marquis et de nombreuses variétés ultérieures, pour l'agriculture du Canada et, en particulier, le développement de l'Ouest. Elle constitue également un hommage au travail du réseau des fermes expérimentales du Canada et de ses scientifiques pionniers.

Introduction

Où donc l'agriculture et la culture du blé ont-elles vu le jour?

Une abondante littérature internationale couvre la naissance de l'agriculture, et plus encore l'apparition des premières graines, le développement du blé et ses origines. Malgré tout, aucune réponse définitive n'a été apportée à la question.

La majeure partie de la littérature d'Europe occidentale fait de la Mésopotamie antique le berceau de la civilisation sur terre. Cependant, à mon avis, l'idée de la naissance de l'agriculture et de la civilisation dans la vallée de l'Euphrate n'est que spéculation. Il existe d'autres écoles de pensée: par exemple, Matthäus Much (1, pp. 195-227) émet l'hypothèse que nos plus importantes plantes cultivées, en particulier les céréales comme le blé, l'orge et le millet, ont d'abord poussé à l'état sauvage en Europe. À son avis, au cours de la glaciation, le climat européen était pluvieux et brumeux, et l'atmosphère saturée d'humidité tant l'hiver que l'été. (2, page 682) Un tel climat aurait favorisé l'apparition de graminées et des ancêtres des céréales.

Le blé est l'une des plus anciennes plantes cultivées dans le monde. Diverses fouilles archéologiques effectuées en Europe et en Ukraine ont apporté de nouvelles preuves sur les débuts de l'agriculture. Par exemple, l'archéologue ukrainien V. V. Khvoiko a découvert un peuplement préhistorique de cultivateurs de grain qui produisaient du blé, du millet et du seigle à Trypillya, un village voisin de Kiev. (3A, pages 769, 773, 789, 811; 3B pages 1-2; 3C, pages 281-309) La découverte de cette culture dite de Trypillya donne à penser que l'Ukraine a joué un rôle d'importance aux premières heures de l'histoire du blé.

Pendant des millénaires, la production grainière a été l'un des principaux volets de l'agriculture en Ukraine et en Europe orientale. Le blé a tenu un rôle d'importance dans la production grainière ukrainienne. La région transcaucasienne est particulièrement riche en variétés de grain et de blé. Des scientifiques de l'ancienne Union soviétique ont recensé de nombreuses variétés de grain qui n'existent nulle part ailleurs. Il est encore possible de trouver quelques variétés de blé sauvage en Ukraine, mais d'une façon générale, elles sont plus nombreuses dans les régions voisines. Cette constatation donne à penser que la culture du blé était plus avancée en Ukraine et que les cultivateurs de grain ont fait disparaître les variétés sauvages de leurs champs, il y a longtemps.

À mon avis, le blé était cultivé sur le territoire de l'Ukraine moderne même au temps de la culture de Trypillya. Au fil des ans, il aurait été exporté vers des pays voisins. Il existe par exemple des preuves que le blé ukrainien a atteint la Grèce au troisième siècle A.D. Des fouilles pratiquées en 1945 près de la ville de Kaminets-Podilsky à Luka-Vrublevetska, en Ukraine, ont révélé que la culture du blé y était répandue aux troisième et quatrième siècles A.D.

Cependant, c'est la culture de Trypillya qui a apporté la preuve la plus précoce et la plus concrète que les tribus de Trypillya étaient des cultivateurs de grains sédentaires qui pratiquaient une agriculture très développée par laquelle ils cultivaient du blé, du millet et du seigle. Le développement de la culture du blé s'explique mieux en termes biologiques et agricoles.

La formation d'un sol fertile n'est possible que sous un climat propice, et la biochimie nous enseigne qu'elle demande plusieurs millions d'année. De l'avis de certains scientifiques, les sols les plus fertiles, comme les sols noirs ukrainiens (tchernozems), sont aussi les plus vieux. En raison de la structure géologique de l'Ukraine, de la fertilité de ses sols et de son climat propice, j'émets l'hypothèse qu'elle a été le lieu de naissance des ancêtres des premières céréales. Au fil des ans, de nouvelles variétés dotées de meilleures qualités nutritives ont vu le jour par la sélection naturelle. Ultérieurement, diverses céréales sont apparues dont le blé.

Les débuts du blé

La littérature agricole foisonne d'études en diverses langues sur les origines du blé. L'hypothèse la plus crédible est que l'être humain a commencé à utiliser le blé pour son alimentation dès la préhistoire, soit au moins 15 000 ans avant Jésus-Christ.

Le blé que nous connaissons au cours des millénaires de notre ère n'est pas le même qu'à ses premières heures. La génétique montre qu'il suit un développement très complexe. Le grain d'aujourd'hui s'est développé à partir de trois groupes naturels de blé. Par croisement, mutation et sélection naturelle, ils ont donné toutes les variétés de blé cultivées dans le monde.

De toutes les plantes cultivées, le blé est celle qui a pris le plus d'importance dans l'alimentation de l'être humain. Il a fallu plusieurs siècles à l'agriculture pour se développer, et l'histoire de ses débuts n'est pas rédigée sur des parchemins, mais gravée dans la mémoire créative de l'être humain. Cette connaissance acquise a été transmise aux générations ultérieures par la tradition orale. Cette connaissance, à mon avis, peut bien nous avoir été léguée aujourd'hui par les premiers cultivateurs de blé du monde, en Ukraine.

Cela s'explique du fait que les premiers cultivateurs de grain ukrainiens bénéficiaient du grand avantage qu'est le climat. Ils ont par la suite commencé peut-être à produire plus de grain qu'ils n'en avaient besoin et ont commencé à échanger l'excédent contre d'autres produits alimentaires avec d'autres tribus. L'Ukraine demeure un centre agricole aujourd'hui. Le grain ukrainien s'est répandu non seulement vers les pays voisins, mais aussi vers des pays plus lointains, où la culture du grain s'est par conséquent étendue.

L'histoire du blé ukrainien

L'histoire de la culture des végétaux sur le territoire de l'ancienne Ukraine nous révèle que cette pratique a été la source d'une grande diversité et de nombreuses anciennes formes de plantes comestibles, en particulier de céréales comme le blé, le seigle, l'orge, le millet, le sarrasin et le lin. Fait encore plus important, les premiers producteurs de grain ukrainiens pratiquaient la sélection des céréales cultivées, de sorte qu'au fil des ans, ils ont approfondi et élargi leurs connaissances sur la qualité des céréales. En fait, les céréales et le blé qu'ils produisaient au départ ont probablement été adoptés par des pays voisins et plus éloignés comme la Grèce, l'Égypte et Rome.

La culture du blé en Ukraine est mentionnée par l'historien grec Hérodote. Le quatrième livre de son Histoire traite de la Scythie qui englobe le territoire de l'Ukraine actuelle. Consignant les connaissances du moment, il écrit que certains Scythes pratiquaient l'agriculture. Ils pourraient bien avoir été les ancêtres des Slaves d'aujourd'hui.

Hérodote rapporte que le blé constituait une denrée d'importance exportée de la région de Scythie vers la Grèce: Au temps de Démosthène, 400 000 médimnes (environ 23,6 mégalitres ou 651 000 boisseaux) de blé ont été expédiées chaque année du Bosphore vers le port grec de Pyrée.

Au cours du règne de l'empereur Léocon Ier (387 - 347 avant J.-C.), la colonie de Theodosia a expédié du blé vers Athènes en quantités telles qu'en plus de satisfaire aux besoins de l'Attique entière, elle a pu vendre le surplus pour 15 talents d'argent. Athènes payait le grain principalement avec des métaux précieux, ce qui a permis aux empereurs byzantins de frapper leur propre monnaie et d'embaucher des mercenaires grecs. Athènes payait également avec des céramiques décorées et d'autres produits de luxe à usage domestique personnel. Hérodote écrit également que le roi perse Xerxès a rencontré des bateaux pontiens qui transportaient du blé vers l'île d'Égine et la péninsule du Péloponnèse lorsqu'il a traversé l'Hellespont. Une bonne partie de ce blé était probablement cultivée sur le territoire de l'actuelle Ukraine.

Hérodote décrit également des routes de commerce: l'une partait de Scythie (Ukraine) et se dirigeait nord-est vers l'Asie à travers l'Oural, puis s'infléchissait plein est vers les rives de l'Irtych, où vivaient certains des « empereurs » scythes, et enfin traversait les chaînes de montagnes de l'Altaï et de T'ien-Chan vers l'Asie centrale. Une autre route reliait l'Inde à la région de la mer Noire en passant par le territoire actuel de l'Afghanistan, à travers les montagnes du Hindu Kuch vers la vallée de l'Oxus (Amou-Daria) puis traversait la mer Caspienne et les steppes sarmates vers « Tanaïs » (le fleuve Don). Cette route joue un rôle d'importance dans l'histoire des origines des plantes, car certains scientifiques, dont N. V. Vavilov et d'autres, pensent que l'Afghanistan recèle un plus grand nombre de variétés de blé que tout autre pays au monde, et, c'est ce qui explique, qu'ils émettent l'hypothèse que la culture du blé est née en Afghanistan.

Cependant, ces diverses variétés de blé de l'Afghanistan pourraient y avoir été introduites dans l'antiquité à partir d'Ukraine par la même route commerciale. De plus, ces anciens blés ont été utilisés par les agriculteurs afghans sans aucune sélection ni autre forme de développement depuis ces temps jusqu'à nos jours. Entre-temps, les agriculteurs scythes amélioraient graduellement leurs variétés de blé en utilisant leurs propres méthodes de sélection et en abandonnant les variétés moins utiles. En Ukraine donc, la culture du blé s'est développée, alors qu'en Afganistan, elle est restée statique. À mon avis, le grain ukrainien a été introduit dans de nouvelles régions sous l'effet de la croissance démographique et de l'expansion du commerce par terre et par mer entre tribus et nations.

Les commerçants ukrainiens auraient parcouru des milliers de kilomètres jusqu'aux limites ultimes du monde connu alors. En plus, la Phénicie, une nation bien développée, économiquement forte, du littoral oriental de la Méditerranée, pratiquait un commerce intensif le long de la côte méditerranéenne. Les commerçants phéniciens peuvent avoir amené le blé du territoire de l'ancienne Ukraine, ou Scythie, et l'avoir vendu à d'autres pays.

Ces nations se faisaient parfois la guerre. Aux environs de l'an 500 avant J.-C., la Grèce a défait la Phénicie, mais a été par la suite supplantée par Rome comme la puissance économique dominante de la région méditerranéenne. Ces guerres ont eu pour effet, entre autres, de disséminer des plantes sur le territoire des nouveaux empires victorieux. Par exemple, les expéditions militaires d'Alexandre de Macédoine à travers la Perse et l'Asie mineure vers l'Inde ont rendu possible l'échange de plantes entre ces pays.

Le territoire de l'Ukraine est devenu un milieu riche pour la reproduction et l'amélioration des céréales en raison de son climat propice et de son sol fertile. Des villes commerçantes sont nées le long des côtes de l'Ukraine sur la mer Noire pour vendre le grain en surplus. Ces villes étaient principalement peuplées de colons grecs qui vendaient le blé ukrainien aux pays de la Méditerranée.

Naturellement, malgré les preuves archéologiques, tous les chercheurs ne souscrivent pas à la théorie de l'origine scythe-ukrainienne du blé. Cependant, des preuves historiques confirment que l'Ukraine était considérée comme le « grenier » de la région et que les cultivateurs de grain y étaient réputés pour leurs grandes compétences en agriculture. À mon avis, la culture du blé s'est développée en Ukraine pour des raisons différentes, probablement plus importantes.

Les compétences en agriculture ont leurs propres préalables. Les cultivateurs de grain ne peuvent être nomades et ils doivent posséder non seulement une connaissance supérieure de leurs plantations, mais aussi aimer les travailler. Cet amour grandit avec leurs réussites. Après chaque récolte, les cultivateurs de grain acquièrent une plus grande expérience professionnelle, prennent conscience de la valeur des fruits de leurs terres et tentent d'améliorer la qualité de leurs produits. Ils accumulent des connaissances sur le climat local et sur ses signes. Leur travail quotidien avec la nature les force à développer une pensée logique pour gérer leurs tâches et améliorer leur niveau de vie. Toute cette expérience crée non seulement une culture agricole forte, mais aussi un grand amour pour la terre. Cet amour rend l'agriculteur loyal envers son pays et suscite en lui la volonté de le protéger.

Si ces caractéristiques de l'agriculteur sont vraies, les anciens habitants de l'Ukraine les auraient eues. Les ancêtres des producteurs de la culture de Trypillya qui vivaient en Ukraine auraient transmis fidèlement ces connaissances en agriculture à leurs descendants. Ils sont venus à cette terre, à son riche et magnifique sol noir, le tchernozem, et se sont mis à la cultiver, à la chérir et à l'arroser de leur sueur. Lorsque des envahisseurs ont attaqué, ils se sont battus pour elle et lui ont même donné leur vie. C'est peut-être ce qui explique que le grain ukrainien soit meilleur.

Parmi les plantes cultivées, le blé est considéré comme la reine des céréales, l'aliment le plus important de l'être humain. Le mot « blé » prend des sens différents selon la personne.

Pour le botaniste, le blé n'est qu'une simple graminée.

Pour le chimiste, il peut être décrit par une série de formules chimiques organiques.

Pour le généticien, il constitue un organisme intéressant qui permet de démontrer bon nombre de lois de l'hérédité.

Pour l'agriculteur, il s'agit d'une culture de rapport.

Pour le commerçant, il est synonyme de prospérité.

Au meunier, il rappelle le gruau, le son et de nombreux types de produits moulus.

Pour le pâtissier, il est à l'origine de la farine et du pain.

Pour le manoeuvre, il est synonyme de travail.

Pour le politicien, son achat ou sa vente constitue un problème difficile à résoudre.

Au religieux, il symbolise l'abondance.

Pour le photographe et l'artiste, il représente une forme unique de nature morte.

Pour l'homme d'État et le stratège, il constitue une puissante arme de guerre.

Pour le biologiste, il est la transformation de l'énergie solaire en grain par la photosynthèse.

Pour des millions de personnes du monde entier, il est source de vie et d'aliment.

Pour les Ukrainiens, le blé (pshenyitsa) est le grain le plus important. Ils le traitent avec respect et estime, car leurs vies lui ont toujours été intimement associées. Je ne connais aucun autre pays dont les chansons folkloriques mentionnent aussi souvent le blé: j'en connais plus de 83 où revient le mot pshenyitsa. Le blé occupe aussi une place de premier plan dans la poésie et la littérature ukrainiennes.

Le blé ukrainien est le plus vieux du monde. La tradition agricole reconnue des cultivateurs de grain ukrainiens et la sélection variétale qu'ils ont pratiquée au cours des millénaires ont donné à cette céréale une place d'importance dans leur vie et ont établi l'étalon de qualité supérieure pour les cultures ukrainiennes dans leur combat contre diverses maladies naturelles. Facteur d'une plus grande importance encore, la farine de blé ukrainien a été la norme mondiale de qualité et de goût pour le pain.

Cette qualité peut s'expliquer par la simple rencontre entre climat propice et sol fertile. Cependant, ce n'est qu'indirectement vrai, car des travaux de génétique ont révélé que tous les caractères du blé ukrainien sont héréditaires. Ils sont codés dans l'ensemble de gènes des chromosomes placés dans le noyau de la cellule de blé. Ces gènes sont transmis de génération en génération et lorsque d'autres variétés de blé sont croisées avec les variétés ukrainiennes, les caractères du gène du blé ukrainien deviennent dominants dans les nouveaux hybrides.

Pourquoi ces faits ne sont-ils pas mieux connus? C'est que l'Ukraine a été occupée pendant la majeure partie de son histoire récente. Lorsque l'Ukraine orientale a été occupée par la Russie et l'Ukraine occidentale par l'Autriche, et antérieurement, lorsque l'ensemble de l'Ukraine était gouvernée par la Pologne, le blé ukrainien exporté à l'étranger était inscrit sous le nom du pays occupant. De fait, ce n'est que rarement que la littérature mentionnait que ce blé était d'origine ukrainienne - dans la plupart des cas, le pays d'origine désigné était la Russie, l'Autriche ou la Pologne, même si souvent il était fait état de la ville, de la station de recherche ou du port de la mer Noire d'où il provenait. Par exemple, le blé exporté de l'Ukraine occidentale était souvent désigné comme un blé « d'Halychyna » (Galicie).

De plus, une partie du blé exporté d'Ukraine a été ensemencé dans des fermes particulières sans aucune inscription. Si l'agriculteur l'utilisait avec succès, ou si le rendement était élevé, souvent un voisin essayait de le cultiver à sa ferme et le nommait « blé nouveau » du nom de la personne dont il l'avait acheté.

Au cours de la première moitié du XIXe siècle, la culture du grain en était à ses balbutiements en Europe occidentale et dans le Nouveau Monde (Amérique et Australie). Puis, la population d'Europe a commencé à grossir plus rapidement. De nouvelles découvertes ont eu lieu en physique, chimie, biologie et en particulier en génétique. Le monde invisible révélait ses secrets grâce au perfectionnement des instruments scientifiques. La découverte des bactéries par Pasteur, par exemple, a été un grand pas dans la lutte contre les maladies humaines. De la sorte, la natalité a progressé encore plus rapidement en Europe.

Avec la croissance démographique, la demande de pain, et partant, la valeur du blé, ont augmenté. Alors que la population avait grandi, les superficies cultivées elles, étaient demeurées les mêmes. On a alors commencé à penser à améliorer les sols et les variétés de céréales. À ce moment-là, le blé d'Europe occidentale était de très piètre qualité, à faible rendement et vulnérable aux maladies fongiques comme les rouilles et les moisissures.

Le blé ukrainien constituait donc un cadeau pour les agriculteurs qui pouvaient l'obtenir. Ces derniers ont continué à croître en nombre alors que l'exportation du blé ukrainien se poursuivait. Il aurait été expédié d'Ukraine orientale par voies ferroviaire et maritime vers les ports de la mer Noire d'où il partirait vers la Méditerrané et au-delà. Le blé de Galicie, ou Halychyna (Ukraine occidentale) était exporté principalement du port de Danzig et de là vers d'autres pays par mer. Il était vendu sur les marchés étrangers sous le nom de « blé galicien ».

Des gens du monde entier ont dégusté le pain de blé d'Ukraine, bien que, dans la plupart des cas, il ait été appelé blé de Russie. Son origine ukrainienne était rarement mentionnée. Les premières exportations de blé d'Ukraine documentées ont été expédiées vers la France en 1826. Une autre cargaison a été envoyée au Canada en 1842 (plus de précisions un peu plus loin). Dans le premier cas, le blé a été envoyé d'Odessa à Marseille; et dans le second, il est parvenu au Canada en provenance d'Ukraine occidentale en passant par Danzig et par Glasgow, en Écosse.

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